Francky CRIQUET

Je suis né par erreur en 1968, et une seconde fois 17 ans plus tard quand j’ai reçu un coup de couteau en plein milieu du ventre. Deux ouvertures tellement proches…. Dans la presse il était écrit : « un jeune homme de 17 ans est décédé à la suite d’un coup de couteau bla bla bla… » Oui ! Je fus bel et bien mort. Avant de m’endormir pour Dieu, bercé par les éclats de voix qui m’entouraient, j’ai pensé directement à mes cours de catéchisme, les messes et Dieu. Ça y est, j’allais bientôt le rencontrer, quelle veine finalement, celui qui voyait tous mes faits et gestes et même jusqu’à dans mes pensées les plus profondes.

— « La vie vient de me quitter, je serai devant l’éternité, j’aurais pu emmener un bouquet de fleurs… ! »

Ah, j’y ai cru, c’était réel, tout était doux, tout était blanc, immergé dans mon sommeil comateux j’allais enfin témoigner de la blancheur du paradis. Mais ce fut si bref. J’ai ouvert très lentement les yeux que j’ai refermés aussitôt en voyant du blanc, la douceur du blanc.

— « J’arrive de l’époque de la vie, que vais-je dire ? »

J’ai ouvert mes yeux une seconde fois et des cris se diffusèrent dans ma tête. Je voulais supplier, mais c’était trop tard, je venais de comprendre, c’était comme une promesse, une promesse lumineuse qui contenait tous mes rêves. Les cris c’étaient les autres, ma mère et les autres qui assistaient à la sortie de mon coma suite aux opérations. A tout jamais, personne ne pourra me consoler de cette nouvelle naissance que je considère de trop.

Je suis né le 19/09/1968 pesant 973 ou 975 grammes à 6 mois et demi. Accouchement par césarienne. L’histoire était déjà une bataille. J’écris ce texte pour comprendre qui je suis. Ce texte c’est un peu comme un judas qui lorgne par le trou de la serrure où tout lui semble infini. J’ai toujours su que j’allais peindre. En tous les cas, face aux adultes j’ai vite appris la méfiance et je me suis enduit de couleurs. Il m’est arrivé très souvent, pour ne pas dire toujours, que l’on parle de ma couleur de peau, la couleur des îles antillaises que j’ai pu extraire pour additionner sur mes toiles vierges. Je déploie mon pinceau avec conviction et m’enfonce dans des expressions précises transportées d’amour et de force de toutes parts. Etre différent sur la photo de classe, le photographe me mettait bien au centre, pourquoi au centre ?

S’il existe bien quelque chose d’impossible c’est bien de revenir à l’innocence de l’enfance. Une enfance si fragile comme un pistil de pissenlit ou les ailes d’un papillon – les effleurer c’est déjà les détruire. Alors dans des moments de ma vie, je peins, je crée, je travaille et je fréquente… A force de réussite on me parle de don, de talent et moi je voudrais juste parler de partage, de relations tendres et protectrices…absolument. Je fais ce que je peux.

La peinture c’est comme une fuite de robinet, goutte à goutte la couleur inonde la toile, et elle n’est jamais terminée. Si l’on s’arrête c’est parce que l’on vient de faire une nouvelle rencontre avec l’espoir.

Avant pour moi, artiste signifiait définitif. Aujourd’hui il signifie absence. Peut-on être plus clair ? Admirer une oeuvre est une chose, la célébrer en est une autre. Si cela continue, je peindrai les yeux fermés comme une prostituée professionnelle. Elle n’a pas à choisir qui pourrait la baiser. L’art a toujours été en danger. Peut-on en dire autant aujourd’hui vu que le mot artiste n’est qu’une horloge murale qui compte les billets de banque ? Vous allez pouvoir dire « où te positionnes-tu aujourd’hui en tant qu’artiste ? » Je répondrais chaque jour ; qu’improviser devant la toile de façon à suggérer l’outrage que l’on fait à la poésie est une performance pour libérer le partage amputé et censuré dans l’irrévérencieuse et obscène règle générale de la menace qui annihile la liberté que l’on nous a promise …

Francky CRIQUET